mercredi 17 avril 2013

Baudelaire et le Beau



Comme le dit Philippe van Tieghem, "Baudelaire se place au carrefour de la grande route du Romantisme, de la route encore secondaire du Parnasse et du chemin à peine tracé du Symbolisme.", il emprunte à chacun de ces courants certains caractères essentiels mais Baudelaire se distingue par sa vision extrêmement personnelle de la poésie et critiquera rudement les caractéristiques de tous les genres poétiques de l'époque. 
Baudelaire est avant tout un "esthéticien" et cela s'est traduit dans sa passion pour l'Art en général - peinture, il fera l'éloge des toiles d'Eugène Boudin qui répondait picturalement à sa recherche poétique, musique, il défendra ardemment Tannhauser de Wagner par exemple… - et pour le Beau. Plus qu'un artiste, il sera également un théoricien de l'Art et du Beau et, paradoxalement, il en arrivera à la conclusion que ce dernier est intouchable, impalpable exhaustivement. Bien qu'il eut essayé de fonder un système, sans arrêt, il découvrait une nouvelle forme, un nouvel aspect de la beauté, "un produit spontané, inattendu, de la vitalité universelle (qui) venait donner un démenti à ma science enfantine et vieillotte, fille déplorable de l'utopie.", comme il le dit dans sa critique de l'Exposition Universelle de 1889, qui venait démentir sa structure de son "art poétique". Voyant que ses tentatives étaient vaines, Baudelaire décide d'abandonner cette volonté d'embrasser l'imperceptible et de laisser cours à une "naïveté" qui libère l'impression personnelle et immédiate devant l'oeuvre, sans tenter de justifier l'élan ou de le systématiser. S'il doit se rendre compte de l'incapacité à faire ce type de système, il n'en pense pas moins que son échec est une bonne chose finalement : il évoque la possibilité qu'un carcan esthétique auquel obéiraient les artistes condamneraient la notion du beau, qui, avec un besoin de liberté inassouvi, disparaîtrait. 
La beauté est une finalité chez Baudelaire qui possède une définition implicite du beau, chose normale au regard de son échec à la création de son système. Selon lui, pour subsister, il doit échapper à toute règle. Il provient d'un sentiment de jouissance, jouissance elle-même fruit d'un étonnement de l'oeuvre. Baudelaire explique "le Beau est toujours bizarre" parce qu'il nous est toujours étranger, produit dans un milieu souvent inconnu et divers, ce qui a une influence extrême sur l'oeuvre. Voilà pourquoi il estime prétention vaine et absurde de vouloir réglementer l'art, bien qu'il l'ait tenté lui-même. 
   Peut-être en étant déçu, Baudelaire en tire comme conclusion qu'il n'existe pas un Beau, éternel, absolu. C'est un mythe. Et le poète ne doit guère tenter de l'atteindre. Il se décide donc à rendre une beauté qui s'attache à une temporalité passagère, s'adaptant à son temps - sans pour autant que cela empêche la beauté de s'inscrire dans une réelle pérennité -, en saisissant l'âme de son époque. Baudelaire parlera de la Beauté comme absolue et éternelle, sans doute, dans le poème des Fleurs du Mal, "Beauté", la pièce XVII - que d'ailleurs, Flaubert appréciait énormément. Cette autre beauté, celle en laquelle il croit, la beauté dans la temporalité, Baudelaire en émaille tous ses poèmes. 
  Dans le dessein de trouver cette beauté, le poète se donne l'objectif de déceler dans un quotidien prosaïque et si trivial, ce voile de "merveilleux qui nous enveloppe et nous abreuve". Et c'est dans cette quête qu'il s'inscrira comme un véritable modèle littéraire, quête à laquelle se lanceront aussi Aragon ou Breton dans Le Paysan de Paris pour l'un et Nadja pour l'autre. C'est ce qui fait sa modernité. Le poète "saura arracher à la vie actuelle son côté épique". Tout l'art du poète réside donc dans cette capacité à dégager l'insolite et l'extraordinaire dans la banalité, mais non de la copier. Reproduire la réalité est stérile et rend impossible le travail du poète, d'où son aversion pour le réalisme, qui est pour lui la négation même du principe de l'Art. L'artiste ne doit pas copier bêtement la nature mais, du moins, l'interpréter. Mais, pour Baudelaire, l'Homme est avant tout le centre de l'Art. Il considère que "la nature est laide" et il remet en cause la définition de réalité : en quoi cette nature extérieure a-t-elle plus de réalité que le produit de son imagination ? Il acceptait seulement un réalisme personnel, c'est-à-dire une retranscription réaliste fidèle à l'artiste, une vue personnelle, une interprétation. L'artiste devra exercer un contrôle sur l'objet pour le réinterpréter, le conduire. "Qu'est ce qu'un poète ? (…) si ce n'est un traducteur, un déchiffreur (…) de l'universelle analogie ?", voici cette réalité réelle, celle aux liens infinis et seul son tempérament essentiel et personnel lui permettra de les mettre au jour, il met en valeur ces rapports invisibles, ces "correspondances" - également nom du poème numéro IV - : il utilise la réalité profonde de l'univers d'une part, tout en révélant sa perception personnelle, en livrant son moi profond. Le poète doit rendre compréhensible, exprimable, dicible, concret, la correspondance abstraite, entre une idée et une réalité. Il exprime ces rapports invisibles aux yeux du commun des mortels. Il exprime l'inexprimable.
L'imagination prime sur l'observation. L'imagination est la faculté première de l'artiste, qui crée un nouveau plan du monde. La Nature fournira au poète les instruments pour exprimer le for intérieur secret et intime du poète, et unique. L'observation est anonyme, alors que l'imagination est révélatrice de l'individu. L'Homme est la source de l'Art. Mais ce n'est pas pour autant qu'il considère ces "correspondances" comme pures produits de l'imagination du poète, elles sont bien présentes mais appartiennent à la Nature. Baudelaire n'entend pas le schéma de la nature qui éclaire les esprits : pour lui c'est on esprit qui éclaire l'autre esprit. Tout l'efficacité de l'Art est intrinsèquement humaine, un échange spirituel. De plus, selon lui, la Nature est confuse et le poète offre une vision de son ordre personnel. L'Homme, par son esprit, est l'oeuvre la plus élevée et donc digne d'être la source de l'Art.
  Concernant le but de la poésie, Baudelaire est plus ou moins explicite, ne croyant point à une mission moralisatrice et civilisatrice qui incomberait aux poètes. Il s'oppose à l'art à thèse, celui qui fait rentrer le poète dans les problèmes politique et sociaux de son temps, celle d'intention : "Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est un enseignement quelconque, qu'elle doit tantôt perfectionner les moeurs, tantôt enfin démontrer quoi que ce soit d'utile… La poésie n'a d'autre but qu'Elle-même. (…) La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de déchéance, s'assimiler à la science ou à la morale ; elle n'a pas la vérité pour objet, elle n'a qu'Elle-même." Ce n'est pas pour autant qu'il refuse le fait qu'il y ait une conclusion à tirer de l'Art poétique à sa lecture : selon lui cette conclusion doit être tirée par le lecteur lui-même. Il dénonce le fait que cette volonté de la part du poète de traduire quelque chose soit faite du dehors et non du dedans. Et ce serait une trahison vis-à-vis de la réelle poésie que de le faire. La beauté ne doit pas enseigner mais produire un enseignement, indirect, invisible, implicite, involontaire : la beauté a, par elle-même, le pouvoir d'élever l'Homme. En effet, selon Baudelaire l'objet de l'Art est puissamment personnel, intérieur, l'Art ne provient que de l'essence intime du poète. Finalement, l'Art consiste à "créer une magie suggestive contenant à la fois l'objet et le sujet, le monde extérieur à l'artiste et l'artiste lui-même." Si le poète tourne son regard vers le monde extérieur, c'est pour y puiser l'expression concrète de ses états d'âme. 
  Ainsi sont exprimés le rôle et le but de la poésie et du poète. Dans ce dessein, le poète de Baudelaire doit suivre une façon de travailler spécifique et paradoxale. Le poète doit rendre son esprit nécessairement élevé et, pour ce faire, il médite. Il doit laisser ses impression mûrir, en cherchant, approfondissant, dans sa personne intime. C'est de cette manière qu'il atteindra le beau, sa seule vérité. L'inspiration n'est pas ici requise, bien au contraire, elle ruine les tentatives de faire le beau. Mais, de l'autre côté, il faut tout de même garder une part de l'intensité de l'émotion du poète et pour ce faire, l'exécution devra être immédiate et preste. Une lente maturation de l'esprit et une vivacité du corps. 
Baudelaire crée ainsi une doctrine poétique extrêmement personnelle, moderne, se faisant l'apôtre de la place primordiale de l'Homme en tant que personnalité riche de sentiments puissants, sur la Nature qu'il exploite par les sens afin d'exprimer son âme, de s'exprimer. 





B.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire